Culture

« Albatros » : la gendarmerie des territoires dans les yeux de Xavier Beauvois

Auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
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Pour son nouveau film, tourné sur le littoral normand, Xavier Beauvois a souhaité que le héros soit un gendarme. Lui et son équipe ont pu vivre en immersion avec les militaires de la brigade d’Étretat et du Peloton de surveillance et d’intervention gendarmerie (PSIG) de Fécamp, bénéficiant ainsi de leurs précieux conseils. Saisissant d’authenticité, le film a déjà été sélectionné au festival de Berlin pour l’Ours d’Or, avant même sa sortie dans les salles, le 25 août prochain.

« Des hommes et des dieux », « Les gardiennes », « Le petit lieutenant », si Xavier Beauvois est un homme engagé dans la vie, il l’est aussi à travers ses œuvres, dont beaucoup portent sur la notion de choix et de sacrifice. « Cela manque beaucoup dans la société actuelle : la volonté de s'engager pour les autres, de croire en quelque chose, de faire bouger les choses », observe le réalisateur.

Dans son dernier film, « Albatros », il raconte l’histoire d’un gendarme ancré dans un territoire et confronté à la misère humaine, dont la vie bascule après avoir tué un agriculteur en voulant l’empêcher de se suicider.

Une histoire d'amitié

Si le film est rempli d'humanité et d'authenticité, c'est avant tout parce qu'il est le fruit d'une amitié sincère : « Xavier Beauvois, c’est depuis longtemps un ami de la brigade. Il avait vu à la télévision un reportage sur la gendarmerie, où un gendarme mobile tirait dans la jambe d’un homme pour éviter qu’il se suicide. Il a voulu s’inspirer de cette histoire et du monde de l’agriculture, qu’il apprécie beaucoup », explique l’adjudant Laurent Macé, commandant la brigade d’Étretat.

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En réalité, le réalisateur habite dans la région et connaît bien les gendarmes de l'unité : « J'aime passer prendre le café et discuter avec eux. J'avais lu un article sur l'histoire d'un agriculteur tué accidentellement par un gendarme il y a quelques années et je me suis mis à la place de ce dernier. C'est très rare finalement dans une carrière d'avoir à se servir de son arme ! L'histoire est vraiment née de ces échanges tous ensemble. » C'est donc un film qui parle de ces femmes et de ces hommes en uniforme, « indispensables à la vie en société », qui tentent « de se protéger de certaines émotions, de cloisonner », mais qui n'en demeurent pas moins des êtres humains !

L'accompagnement de la gendarmerie

Dès 2018, Xavier Beauvois et Sylvie Pialat, scénariste et productrice, contactent Omar S., affecté au Service d'information et de relations publiques des armées (SIRPA) de la gendarmerie. Le génie du septième art agit toujours avec méthode et souhaite documenter son travail en amont. Déjà pour

« Le petit lieutenant », il avait intégré un commissariat parisien durant plusieurs mois. Avant « N'oublie pas que tu vas mourir », il n’avait pas hésité à se faire arrêter par la police et à s'engager à Mostar parmi les combattants. Alors, avec ce dernier film, Xavier Beauvois ne déroge pas à ses principes : « Il voulait être au plus près de la réalité, jusqu’au moindre détail, comme le fond d’écran d'ordinateur des gendarmes par exemple. Mais pour tout cela, il faut obtenir des autorisations », explique Omar, dont c'est la mission.

 

 

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Tandis que Laurent Macé, son gendarme d'ami, relit plusieurs fois le scénario et pointe du doigt certaines imprécisions, des journées d'immersion sont organisées pour Xavier Beauvois et ses acteurs, Jérémie Renier, Victor Belmondo et Iris Bry. « Xavier voulait que cela soit conforme, tant sur les interventions que dans les émotions. Il nous demandait : de quoi parlez-vous en voiture pendant une patrouille ? À quoi pensez-vous en rentrant le soir, après un dossier de pédocriminalité ? », relate l'adjudant. L'équipe accompagne les gendarmes de la brigade sur des contrôles de prévention, participe aux instructions et aux séances de tir avec les militaires du PSIG de Fécamp, afin de s'imprégner du langage, des postures et des gestes à adopter en intervention.

Un échange inoubliable

Et ce n'est pas fini ! La gendarmerie accompagne le réalisateur jusqu'au bout de son projet, puisqu'il obtient le droit de tourner dans les locaux de la brigade d'Étretat, qui bénéficient d'un coup de neuf pour l'occasion. « Il leur a fallu deux semaines pour monter le décor, refaire les peintures et changer les meubles », décrit l'adjudant. Un vrai chamboulement dans la vie de l'unité, avec, d'un coup, « cinquante personnes qui débarquent à la brigade pour trois semaines ! »

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Pour autant, l'activité, moins dense du fait de la basse saison, se poursuit sans difficulté, les gendarmes enchaînant les patrouilles et accueillant la population dans les unités voisines. En position de congés, l'adjudant endosse la casquette de conseiller technique, tandis que certains de ses camarades ont l'opportunité de jouer dans des scènes du film. « Il y a des prédispositions pour être acteur quand on est gendarme ! Par exemple, devant un Marc Dutroux, vous pouvez être amené à jouer la sympathie, offrir un café ou une cigarette », remarque Xavier Beauvois. Le réalisateur laisse une grosse part de liberté à toute l'équipe et les échanges se poursuivent entre les prises, cédant la place à certains ajustements.

Une expérience inoubliable donc, aussi bien pour les militaires que pour les membres du tournage, avec qui ils ont tissé de vrais liens. « C'étaient deux mondes qui se rencontraient au départ et cela a débouché sur une collaboration inouïe, sur un groupe d'amis qui font un film ensemble », apprécie le réalisateur. Cet échange fructueux a donné naissance à une œuvre empreinte de réalisme et d'émotion, qui ne devrait pas laisser les spectateurs indifférents. Déjà sélectionné pour l'Ours d'Or au festival de Berlin, l'« Albatros » prendra véritablement son envol dans les salles le 25 août prochain !